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9 juillet 19, à 21 h 24

Carnet de cure, jour 9 (1) Aujourd'hui, il y a exactement trois mois que j'ai tué mon deuxième cancer. Je ne l'ai pas spécialement fêté, les derniers jours ont été houleux et il fait trop chaud pour boire du vin, mais j'ai la féroce intention de le faire ensuite. Tous les mois jusqu'au douzième, et tous les ans jusqu'au bout, c'est-à-dire tous les ans puisque, ayant vaincu deux fois des cellules dont la science a prouvé qu'elles portaient le gène de l'immortalité, je compte bien ne jamais cesser de vivre.

La première fois, je veux dire la première fois que j'ai tué un cancer, j'ai eu besoin de célébrer la fin de ma vie d'avant. J'imaginais qu'ensuite plus rien ne serait possible, plus d'amour, plus d'espoir, plus de séduction, plus de légèreté. Je ne savais pas encore. Nous étions allé avec Catherine et Pierre diner dans le décor 1920 de la brasserie Mollard, arrivés à vingt heures et parties - Pierre avait volé après l'entrée au secours d'une ancienne amante suicidaire - un peu après quatre heures du matin. Je n'imaginais pas alors combien, en me débarrassant d'un petit bout de chair, je gagnerai en vie, en force et en plaisirs, et j'étais résolue à arriver à l'anesthésie comblée d'ivresse et de rires, les mains dans celles des deux êtres que j'aimais le plus au monde.

Bien sûr, il me fallait de l'excès. Champagne et Pouilly-Fuissé, quatre ou cinq bouteilles à nous trois, foie gras, homard et crêpes Suzette. Nous parlions, nous dévorions, le temps glissait sur nous comme une ondée de printemps et, les salles désertées par tous les dineurs, nous avons fini Catherine et moi aux tables des serveurs : elle souriant sans écouter, comme elle savait si bien le faire, moi psychanalysant l'un deux qui se débattait dans une boue amoureuse. Nous sommes sorties par la porte de service, ivres bien sûr, et puisque cette nuit était la dernière de ma vie d'avant, il fallait la tenir jusqu'au bout. Alors j'ai raccompagnée Catherine, à pied, de Saint-Lazare où nous étions à la Motte-Piquet où elle vivait. En repartant un peu avant sept heures pour entamer mon marathon pré-opératoire, j'ai croisé Philippe, qui vivait encore avec elle, en amis. Il m'a dit : " la vie est injuste " et je n'ai pas du tout compris ce qu'il voulait dire.

Catherine n'a pas supporté ma victoire sur une bête dont son père était mort et s'est peu à peu éloignée de moi, dans une violence dont j'ai mis longtemps à comprendre l'étendue. Pierre à changé de cercle d'amis, comme il le faisait régulièrement. Quand il m'arrive de le croiser, il me regarde encore comme il me regardait en Roumanie quand je parlais roumain avec des tziganes croisés, comme il me regardait lorsque nous jouions à écrire avec Christophe un scenario pornographique pour fruits et légumes, comme il me regardait quand j'éclatais de rire et parlais trop fort. Philippe a changé de monde et nous suivons de loin encore l'un et l'autre la vie de l'un et de l'autre, en prenant garde de ne jamais dévier de nos parallèles. Moi, je célèbre.



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