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8 août 19, 21 h 34

Carnet de cure, jour 20 (2) Depuis plusieurs années, les professionnels de la profession et ceux qui les entourent ont compris à quel point le désir de vivre, la volonté de transcender l’épreuve, celle aussi de régler ses dysfonctionnements, étaient essentiels dans la lutte contre le crabe. Il y a donc, dans cette cure, un volet « psy ».

J’ai allégrement sauté la séance de cet après-midi, la thérapeute est en-deçà du médiocre, j’ai évacué ma colère et mon chagrin, et mon réducteur de têtes m’attend à Paris. Mais, la semaine dernière, nous avons eu droit à un espace de parole collectif qui m’a, pour quelques heures au moins, emportée dans un vaste élan d’amour pour les sept femmes qui traversent ces trois semaines avec moi.

M - psychanalyste et psychothérapeute à Manosque, a-t-elle annoncé - s’est contentée de tenir le chronomètre et a très vite fondu dans le décor.

C (la plus âgée d’entre nous), venue avec son mari et un couple d’amis, s’est redressée pour parler et a dit la frayeur de son fils, l’amour maladroit de son mari, les dernières douleurs qui s’estompent. Elle a été comptable, savoure sa liberté toute neuve, et sa réserve est toujours fière et douce.

S la brune, qui avait souri depuis le premier jour et s’élançait à chaque proposition, a lâché ses larmes dès qu’elle s’est assise, déversé son chagrin et sa rage, sa peur de ne jamais retrouver sa force et son allant de danseuse, sa peur que sa vie soit finie à quarante huit ans, sa peur que tout s’arrête d’un seul coup et qui la fait, dit-elle, dire oui à tout. A tout.

V a bien sûr parlé plus fort que les autres, les jambes largement écartées sous sa jupe de coton, les reins glissant presque de la chaise. Elle se hait si fort qu’elle hait le monde entier et qu’à cinquante ans et un cancer elle refuse encore de se mettre en doute. Tous sont coupables, ses médecins qui n’ont pas détecté la maladie plus tôt, ses subordonnés qui comptent trop sur elle, son ex-mari qui refusait de manger les patates avec les lentilles alors même qu’il les exigeait ensemble dans la casserole, et tous les jours elle croise quelqu’un qui la met hors d’elle, d’imbécilité et d’incohérence. « Je veux expier ma colère », a-t-elle lancé, mais quand j’ai repris son mot et tenté de le lui faire entendre, elle a accéléré le débit, plus haut, plus dur.

N avait bavardé avec toutes pendant le quart d’heure où nous arrivions et s’est tue immédiatement entrée. Elle était raide, tendue à craquer, et a à peine réussi à prononcer son nom sans se mettre à pleurer. Pendant deux heures elle s’est battue contre elle-même pour ne pas lâcher prise, ne rien ouvrir même d’anodin, barricadée contre le mot qui pourrait briser toutes ses défenses. Son mutisme était si hermétique et désespéré qu'il a crié, je crois, plus fort qu'une corne de brume.

C, qui vient de Martinique, a lancé sa langue poétique et chantante pour raconter son crabe et les violences qu’on a faites à son corps, la maltraitance répétée sur "sa petite noix de coco" - dit-elle, et nous rions toutes - avant qu’enfin son fils ne la décide à venir en Avignon où elle a été chérie et guérie.

E est la plus jeune - elle n’a que quarante deux ans - et c’est de toutes la plus profondément bonne. Depuis trente ans elle attend son cancer, sa mère en a eu un et quelque chose, dans l’enfance qu’elle traversait alors, l’a persuadée que même s’il n’était pas génétique il était au moins héréditaire. Elle fait donc examiner ses seins tous les six mois depuis ses vingt ans et lorsqu’on lui a (enfin !) détectée les premières cellules malignes, elle était prête à toutes les mutilations pour guérir et vivre. On aurait pu lui enlever sa poitrine, et ses ovaires dans le même geste, et tout son intérieur, elle acceptait, tout les traitements, tous, elle y allait à grands pas, et ici elle suit les trois cures possibles. Elle parle avec une gentillesse et une gaité sans faille, et pourtant elle est rongée par une terreur sidérale, si profonde et si noire qu’elle n’en a pas encore saisie la moindre goutte.

S la blonde a raconté sa famille à qui elle donne tout son temps, un temps qu'elle aimerait garder en partie pour elle, reconnait-elle, mais c'est un tel plaisir d'accompagner ses enfants là où ils veulent que finalement elle ne pense rien changer. Elle a parlé davantage, mais son verbe léger n'a pas laissé en moi une trace assez vivace.

J’ai écouté, je n’ai pu me retenir de pointer une ou deux des paroles qui glissait sur la thérapeute, mais je n’ai pas dit plus de trois phrases. Depuis longtemps, je n’ai plus besoin d’envahir l’espace pour exister. Depuis longtemps, j’ai appris à me taire. Et ce silence qui maintenant est mien, je le savoure comme une liqueur précieuse.

image CCW



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